Little Mosque on the Prairie : et si Laura Ingalls croyait en Allah ?

30 Novembre 2014



Une petite ville tranquille de la banlieue de Toronto au Canada, une poignée d'habitants, pour la majorité chrétiens, et une mosquée. C'est ce qui constitue Little Mosque on the Prairie, une petite perle de la télévision canadienne lancée en 2007. A l'heure d'intenses inquiétudes occidentales et de la montée des extrémismes religieux au Moyen Orient, il semble bénéfique de nous remettre les pendules à l'heure. Petit rappel à l'ordre.


Crédit DR
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Sans aucun doute, Little Mosque on the Prairie  a quelque chose de plus qu’une simple série télévisée. A l’initiative de la série, Zarqua Nawaz d' origine pakistanaise née à Liverpool et élevée à Toronto est l'écrivaine, journaliste et réalisatrice de ce qui est devenu un véritable phénomène culturel international. La sitcom diffusée sur la chaîne canadienne CBC entre 2007 et 2012 a en effet plus l'allure d'une bonne piqûre de rappel. La référence à la série TV « La Petite Maison dans la Prairie », fiction retraçant l'histoire d'une famille de pionniers américaine s'installant dans le Minnesota au XIXe siècle, n'est pas le fruit du hasard. Filmée à Toronto, Little Mosque on the Prairie se penche sur le quotidien de la communauté musulmane d'une petite ville fictive, Mercy, dans une région tranquille de l'Ontario au Canada. La série joue sur les clichés associés à l'Islam et à la communauté musulmane dans cette petite agglomération de tradition chrétienne où le moindre mouvement fait le plus grand bruit.

 


Ironie et autodérision : la fin des clichés

L'intrigue débute avec l'arrivée d'un nouvel imam, Amaar Rashid, tout droit venu de Toronto et avocat de formation, dans la nouvelle mosquée de Mercy. Ses tendances libérales et progressistes tendent à tempérer les élans conservateurs de certains des membres de la communauté comme Babber Siddiqui. Dans un épisode des plus cocasses, ce dernier aspire à dresser un mur entre les femmes et les hommes dans l'enceinte de la salle de prière, afin d'empêcher toute «  déconcentration » provoquée par la gente féminine. Cette initiative ne manque pas de semer la zizanie entre les musulmans de Mercy, et s'étend même à l'extérieur des murs de la mosquée lorsque les habitants de la ville lancent une manifestation pour le droit des femmes. Zarqa Nawaz n'hésite donc pas à jouer sur les stéréotypes généralement associés à l'Islam dans la société occidentale : ceux d'un conservatisme et d'un traditionalisme allergiques à tout modernisme. 


Avec cette série, la réalisatrice n'hésite pas à volontairement grossir les traits de ces stéréotypes pour nous faire réaliser à quel point certaines préconceptions sur l'Islam peuvent être erronées et relèvent d'une méconnaissance de la religion et de ses traditions. Tout cela avec une grande dose d'humour. On ne pourra pas s'empêcher de rire d'un habitant de Mercy lorsqu'il pénètre dans la petite église de la ville, rachetée et transformée en mosquée, et le voir prendre ses jambes à son cou alors qu'il tombe en plein milieu de la prière matinale !

Little Mosque on the Prairie nous donne l'aperçu d'un Islam décontracté et moderne grâce à des personnages variés et hauts en couleur, et ce pour le plus grand bien de notre moral. 


Questionner le portrait ethnocentré de l'Islam par les médias

 Dans un contexte post 11 Septembre, la série questionne plus largement le rôle des médias dans la construction de l'identité musulmane et de l'image des musulmans en Amérique du Nord, et plus largement en Occident. Lorsque le nouvel Imam Amaar se fait arrêter par les services de sécurité avant son embarcation à l'aéroport pour « soupçons d'actes terroristes », l'interrogatoire opéré par l'un des policiers est certainement une des scènes les plus folkloriques de la série. Il met le doigt sur la paranoïa engendrée par les attentats sur le World Trade Center, la suspicion omniprésente d'un musulman « terroriste en devenir ». Avec cette bonne couche d'humour et d'ironie, Zarqa Nawaz redore l'image de l'Islam et de ses fidèles constamment sous les feux de la critique, de pseudo analyses, et des soupçons d'extrémisme latents. Elle réussit, avec brio, à effacer l'association chronique de l'Islam à l'actualité houleuse au Moyen-Orient, du début de la guerre en Irak à l'explosion des utilisations radicales de la religion. Dans Little Mosque on the Prairie, il est bien plus question de l'Islam en tant que religion et communauté prônant paix, tolérance et modernité. 


 La série tente par ailleurs de refléter une réalité déjà à l’œuvre depuis des années, en particulier au Canada: l'intégration de l’immigration et des musulmans dans la société. La majorité des personnages appartiennent à des milieux socio-culturels différents, et souvent instruits : on retrouve un étudiant, une employée du gouvernement canadien, un avocat, un professeur d’université, ou encore un chef d'entreprise. Mais plus particulièrement, Zarqa Nawaz aspire à s'éloigner d'un orientalisme chronique qui dresse cette barrière entre un « eux » oriental et un « nous » occidental. En détruisant la construction d'une identité culturelle et d'une idée de « l'Orient », terminés les contes des mille et une nuits, ou l'exotisme des princes persans chevauchant leurs Pur-Sangs ; Little Mosque on the Prairie nous fait prendre du recul sur nos idées reçues et nous fait nous rapprocher de ce que symbolise réellement l'Islam.

 


Une série politisée qui a fait grand bruit

La sitcom n'est d'ailleurs pas passée inaperçue. Parmi les télégrammes de la diplomatie américaine révélés par Wikileaks en 2010 figuraient des correspondances entre Washington et le gouvernement Canadien à Ottawa. Les diplomates américains en question y mentionnait clairement Little Mosque on the Prairie en tant que vecteur de stéréotypes négatifs sur les américains et dressait une comparaison entre Canada et Etats Unis plus que péjorative pour le pays de « l'American Dream ». 


Plus largement, Little Mosque on the Prairie a bénéficié d'une grande exposition médiatique. Lors de son lancement en 2007, le premier épisode a été suivi par plus de deux millions de canadiens ! Depuis, elle a été diffusée dans plus de 80 pays différents, notamment en Europe sur Canal+ (2007), TSR1 en Suisse (2010) ou La Deux en Belgique (2013). Même si le projet était relativement sensible, notamment après le scandale des caricatures danoises du prophète Mahomet en 2005, la série est devenue un véritable phénomène culturel, relançant le débat sur l'image de l'Islam en Occident et les stéréotypes lui étant associés par la culture populaire. Elle nous fait comprendre que les musulmans ne sont pas que des musulmans ; ce sont aussi des citoyens, des professeurs, des étudiants, des parents, des activistes politiques... Little Mosque on the Prairie est une des premières séries TV à aborder l'image de l'Islam dans les médias et à tenter de la reconstruire. Et cela fait du bien.


De manière générale, la sitcom a rencontré un franc succès, en particulier en Amérique du Nord, au Moyen Orient et en Asie aux larges communautés musulmanes. Les musulmans peuvent rire et peuvent faire rire. Toutefois, le phénomène Little Mosque on the Prairie se semble pas avoir eu le même retentissement en Europe. Dans l'article universitaire « Toward Media Reconstruction of the Muslim Imaginary in Canada », la chercheuse en sociologie Aliaa Dakroury cite l’interprétation de Zarqa Nawaz: « Je pense que  Little Mosque on the Prairie n’a pas été inventée en Europe parce que l’expérience des Musulmans en Europe a été très différente de celle des Musulmans en Amérique du Nord. Pour la majeure partie, la communauté Musulmane a été bien plus assimilée et s’est bien mieux intégrée en Amérique du Nord ». Il semblerait donc que le Vieux Continent ait encore d' immenses progrès à faire.

 

 


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Mathilde Grenod
Master's student in New Media and Digital Culture at the University of Amsterdam. Spending my free... En savoir plus sur cet auteur